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"Il ne s'agit pas tant de faire lire le lecteur que de le faire penser", Montesquieu

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Bagdad Mai 2002

3 mai 2015 7 03 /05 /mai /2015 12:25
La technologie militaire en question. Le cas américain

Joseph Henrotin, La technologie militaire en question. Le cas américain, Coll. "Stratégie et doctrines", Economica, Paris, 2008.

Ouvrage repris dans la sélection du prix "La plume et l'épée 2009"


"Le dernier livre de Joseph Henrotin est important car il examine scrupuleusement un « moment » de la pensée stratégique américaine, pour la première fois richement et savamment présentée en français (...)"
François Duran, blog Réflexion stratégique

"Clair et exhaustif, l'ouvrage est aussi un avertissement aux tenants du "tout technologique", invitant à renouer avec la culture technologique européenne (...) Un ouvrage, dès lors, essentiel"
Défense & Sécurité Internationale

"il apporte à la fois un savoir encyclopédique mais aussi généalogique de quasiment toutes les notions stratégiques contemporaines (...) il est aussi réflexion stratégique sur l’idéologie de la technologie. Là se tient le propos fondamental de l’auteur (...) Un ouvrage salubre, exigeant mais nécessaire. Urgent, donc"
Olivier Kempf, blog EGEA


*
* *


Si il existe, depuis l’aube de l’humanité, une technologie militaire, cette dernière n’est plus uniquement, de nos jours, un outil au service des combattants. Mal gérée, elle peut aussi imposer des contraintes directes à la tactique, à la stratégie comme à la politique. Plutôt que d’augmenter la liberté des décideurs, elle pourrait la réduire. Elle peut même brouiller notre vision de l’adversaire comme du combat et ne faire voire d’eux que ce que l’on voudrait bien en voir : des capacités évacuant, paradoxalement, la stratégie de l’art de la guerre.

En ce sens, la technologie peut devenir une idéologie en soi, qualifiée ici de "technologisation". On le devine, une telle évolution est néfaste. En examinant le cas américain – variablement imité en Europe – l’auteur analyse ici les travers comme les origines d’une conception où la technologie serait trop prégnante dans les débats comme dans l’action stratégique. Mais il ouvre également la voie à des solutions et en appelle, en particulier, à un retour aux élémentaires de la stratégie.

 

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Introduction

 

1) Deux visions stratégiques de la technologie

2) Vers la technologisation ?

3) Plan de l’ouvrage

 

Chapitre 1 : La RMA, la Transformation et la guerre de l’information

 

1) De la RMA à la Transformation

1.1. Le rôle des soviétiques et Desert Storm

1.2. Des écoles de la RMA au choix de l’une d’entre elles pour pousser la Transformation

 

2) Les filiations de la guerre de l’information

2.1. Approcher la guerre de l’information

2.2. De l’enseignement à la doctrine

 

3) Partager l’information : la guerre réseaucentrée

 

3.1. Les facteurs techniques de la guerre réseaucentrée

3.2. Les rationalités de la NCW : contrôle du cycle décisionnel et autorégulation

3.3. Des rationalités cachées ? Diffusion et anamorphose globalisante de la NCW

3.4. Métaphores et agir réticulaire

 

Chapitre 2 : Détecter, suivre, traiter : les logiques de la Transformation

 

1) La généralisation du modèle hunter/killer

 

2) La tension vers l’automatisation des conflits

 

3) De l’automatisation à la technologisation de l’humain ?

3.1. Améliorer l’efficacité du combattant

3.2. Les évolutions futures

 

4) De la guerre réelle à la guerre idéale

4.1. Les guerres du cyberespace

4.2. SIW, effets CNN, influence operations, PSYOPS et psychotechnologie

 

Chapitre 3 : Les méta-expressions matérielles de la RMA

 

1) De quelques remarques sur les PGM et la furtivité

1.1. La relativité de la portée révolutionnaire des PGM

1.2. Armes de précision et imaginaires technologiques des guerres

1.3. Processus de légitimation et de délégitimation des armes de précision

 

2) Imaginaires technologiques et technologisation

2.1. Transformation et adaptation

2.2. « Tricheurs » et combattants asymétriques

 

Chapitre 4 : Les méta-expressions doctrinales de la RMA

 

1) Domination, Control et spectrum of conflicts : l’inscription de la technologie dans l’espace et dans la politique

1.1. Le formatage technique de la caractérisation des conflits

1.2. Régimes militaires et options offertes par la Transformation

 

2) Le tempo : la chronostratégie comme caractère de la RMA

2.1. John Boyd, la boucle OODA et la cinématique générale des opérations

2.2. Son opposition à la cinématique différenciée des opérations

2.3. Cinématique génétique et recherche de la mobilité

2.4. Prévention et préemption : le résultat politique d’un temps technologisé ?

2.5. La redécouverte de la décapitation

 

Chapitre 5 : La Transformation et ses impacts sur la stratégie classique

 

1) La RMA et la Transformation comme l’expression d’une rupture stratégique

1.1. Une rupture en regard du niveau politique ?

1.2. Une rupture en regard du classicisme stratégique américain ?

 

2) La Transformation et les notions classiques de la stratégie

2.1. La RMA dans son rapport à la défensive et à l’offensive

2.2. La RMA et les principes de la guerre

2.3. L’esthétique de la RMA : cumulativité et séquentialité ; parallélisme et fluidité ; chaos et complexité

2.4. Plans et modes de conduite : anéantissement/usure et destruction/interdiction

 

Chapitre 6 : La RMA, la technologisation et ses impacts sur la stratégie US

 

1) Les conséquences sur la stratégie américaine

1.1. Les conséquences financières de la Transformation

1.2. De la stratégie génétique des matériels transformationnels

1.3. Quelques réflexions sur la reproduction de la stratégie américaine

1.4. La conception de la stratégie

a. Technologie et prise de décision stratégique : la course au dépassement des contraintes

b. Vers un estompement des normes stratégiques ?

c. La technologie comme vecteur des alliances et coalitions

 

2) De l’estompement des normes à leur régénérescence ?

2.1. « Nouvelles menaces » et modification physique de l’environnement

2.2. Le (faux) retour de la dissuasion

2.3. Le dépassement des contraintes physiques

2.4. RMA, transformation et technologies-clés

 

Chapitre 7 : La Transformation de l’US Army

 

1) Le pamphlet 525-5 Force XXI : une vision de la stratégie génétique de l’US

Army

 

2) Les Rapid Decisive Operations

 

3) Les opérations de basse intensité

3.1. De Restore Hope à Iraqi Freedom

3.2. Un « après 2007 » ?

 

4) Le combat urbain

 

5) Les équipements en question

 

6) Le nouveau FM 3-0 : vers une sortie de la technologisation ?

 

Chapitre 8 : La Transformation de l’US Air Force

 

1) Perception et structuration de la puissance aérienne US

 

2) Warden et la planification des opérations stratégiques

 

3) Shock and Awe

 

4) Les Effects-Based Operations

4.1. Les principes des EBO

4.2. EBO et combat aerurbain

4.3. Une stratégie des moyens fondamentalement inchangée

 

5) Les opérations spatiales

 

Chapitre 9 : La Transformation de l’US Navy

 

1) De From the Sea à Sea Power 21

1.1. Sea Strike

1.2. Sea Shield

1.3. Sea Basing

1.4. Un concept critiqué

 

2) Vers une sortie de la Transformation ?

2.1. Les opérations littorales et antimissiles

2.2. De nouvelles interrogations

 

Chapitre 10 : La Transformation de l’US Marine Corps

 

1) Les Marines et la RMA

1.1. Un processus de technicisation équilibré ?

1.2. Des réminiscences technologisantes ?

 

2) Les Marines et les opérations COIN

2.1. De la COIN aux guerre hybrides

2.2. Les risques induits par le retour du guerrier

 

Chapitre 11 : La Transformation et ses conséquences politiques

 

1) La RMA et la géopolitique

1.1. La RMA à la charnière de l’interne et de l’externe

1.2. Une géopolitique technologisée ?

a. Une caractérisation technocentrée des adversaires potentiels ?

b. Les futurs des conceptions géopolitiques américaines

 

2) La RMA et les équilibres de puissance : une nouvelle course aux armements?

 

Conclusion

 

1) La Transformation face aux réalités conflictuelles

 

2) La technologisation comme parasite doctrinal

2.1. Une focalisation sur la victoire décisive

2.2. La réalité tactique

2.3. Un phénomène politique

 

Bibliographie raisonnée

Quelle peut bien être l’empreinte de la technologie dans la stratégie militaire contemporaine ? Telle est l’interrogation déclinée magistralement par un auteur fin connaisseur à la fois du monde militaire, des atouts et des contraintes de la technologie ainsi que de la complexité des doctrines opératoires. C’est la conjugaison « guerre et technologie » qui sert ici de base à une analyse des rapports complexes entre le matériel et la pensée, entre l’homme et la machine dans le champ du militaire. Joseph Henrotin nous fait voyager dans la complexité de la transformation, de la révolution des affaires militaires (ram) aux réseaux centriques, de l’informatique au Quadriennal Defense Review, de la digitalisation du champ de bataille aux opérations autres que la guerre, des nanotechnologies au swarming, de la boucle ooda au « système des systèmes ». L’auteur a cette faculté de montrer combien la technologie ne peut être l’unique réponse aux enjeux militaires et stratégiques et qu’il faut dissocier victoire militaire et victoire politique ; les exemples irakiens et du Kosovo étant des plus éclairants à cet égard. Le piège est là. La techno-guérilla, la guerre asymétrique, le leurrage, le terrorisme, les hackers, la guerre informationnelle et la propagande sont quelques-unes des réponses à la supériorité technologique occidentale focalisée sur le niveau tactique, en oubliant la recherche de la victoire politique.

En confondant l’outil et la finalité, on en oublie « le brouillard de la guerre », cherchant « la quête sans fin de la certitude » (Van Creveld), alors que l’adversaire en face n’est pas qu’une liste de capacités militaires. La technologie tend au final à déresponsabiliser et à déconnecter du réel. La complexité provient assurément d’autres variables puissantes que sont le diplomate, le mental, l’humain, la conduite de l’action, le risque.

L’ouvrage aborde spécifiquement et pour l’essentiel le cas américain, qui concentre une littérature énorme autant que des études de cas sur les opérations militaires faisant jouer la course technologique. Reste que des balises ont été posées, puisque l’auteur se refuse à jouer de « l’antitechnologique ». Il s’agirait plutôt de tenir compte des enseignements et de considérer que la technicisation doit être un moyen au service de l’action politique, « l’arme » n’étant qu’une « prothèse du combattant qui lui donne sens » (Poirier). Cet avertissement, visant à ne pas surestimer les effets de la technologie, va être constamment le fil rouge du livre, en tirant les leçons de l’évolution technologique. Aux États-Unis, la thématique de la supériorité technologique est devenue une composante en soi de la culture stratégique. Cette spécificité est à la fois une des sources du nationalisme américain, un marqueur de l’analyse mathématique des systèmes et un élément évolutif vers la robotisation et l’automatisation. L’homme devient ici partie intégrante du système d’armes en oubliant les facteurs politico-stratégiques globaux. La relation naturelle homme/machine est pervertie en partie par l’hypertrophie de la technologie avec le risque que le matériel prenne le pas sur l’idéel dans les débats doctrinaux : en d’autres mots, la technologie pour la technologie ou la technologie en train de « devenir la stratégie ». La lecture serait alors celle où tout événement serait analysé, considéré et traité sous le prisme technologique. Et c’est ici que le déterminisme analysé par l’auteur pose la bonne question, des plus utiles pour les Européens et les Canadiens souvent enclins à « imiter », avec effet retard, l’allié américain.

Le tout au technologique n’aboutit-il pas à nier les enseignements de l’histoire ou le risque d’être instrumentalisé, à accorder une confiance excessive aux capacités opérationnelles, allant jusqu’à oublier la nature de la guerre ? Il s’agira donc de replacer l’homme sur le plan politique comme curseur fondamental et légitime.

Au fil de plusieurs chapitres, la méthode consistera à aborder de manière précise les fondements de la ram, puis l’émergence du concept de guerre de l’information, avant d’analyser l’appareil stratégique américain dans le domaine doctrinal et matériel. Ensuite, il sera question de présenter les débats sur les armes guidées de précision vues comme un des principaux marqueurs technologiques. On examinera des notions transversales comme la domination, le contrôle, le spectre des conflits, le tempo, la préemption. Deux chapitres seront successivement axés sur l’impact de la transformation sur les concepts stratégiques classiques et sur la « grande stratégie » américaine, y compris son impact financier. Les autres chapitres seront consacrés à l’analyse de la mise en oeuvre de la transformation au sein de chaque arme et de chaque service américains (us Army, usaf, usn, usmc, Coast Guards, Homeland Security). Nous retiendrons particulièrement les chapitres sur les méta-expressions matérielles et doctrinales de la ram où les débats internes aux États-Unis furent très révélateurs autour des processus de légitimation, des questions de chronostratégie, de préemption et de décapitation.

Enfin, seront abordés en dernier lieu les effets de la transformation et de la « grande stratégie » sur les représentations géopolitiques américaines.

En regrettant l’absence d’un chapitre à part entière sur la dimension nucléaire – qui se retrouve ici néanmoins enchâssée dans plusieurs chapitres différents – l’ouvrage est une référence dans la langue de Molière. Les matières brassées et la structure de l’ouvrage en font un livre incontournable sur la technologie américaine que l’auteur a maîtrisée en consultant par ailleurs bien des sources anglo-saxonnes. Si sa lecture demande une certaine maîtrise du vocabulaire spécifique, le cheminement reste aisé et le message des plus clairs. Il s’adresse à tout universitaire, diplomate, stratégiste et militaire qui veut aborder de matière critique la complexité de la conduite des opérations et des enjeux technologiques dans le champ du militaire.

3 mars 2015 2 03 /03 /mars /2015 12:13
Irak, les armées du Chaos, Michel Goya

Contrastant avec l'abondante littérature parue au moment de la chute de Bagdad en avril 2003 et célébrant la guerre éclair à l'américaine, les opérations de guérilla et de contre guérilla qui ont suivi n'ont jamais vraiment fait l'objet d'un travail de vulgarisation.

Cette lacune témoigne de l'embarras des experts face à ce qui apparaît aujourd'hui comme une sévère remise en question de la puissance militaire occidentale et de ses moyens d'actions classiques.

« Irak : les armées du chaos » du lieutenant-colonel Goya, de l'Etat-major des armées, comble cette carence en offrant pour la première fois au grand public une analyse tactique écrite par un analyste militaire des conflits au Moyen Orient.

Il décrit en détail les différentes facettes de ce conflit complexe depuis les premières attaques dans « le triangle sunnite » au printemps 2003 jusqu'au « sursaut » américain de 2007 et son succès relatif.

« Il est urgent de comprendre ce qui se passe en Irak avant de voir surgir, pour paraphraser Che Guevara, un, deux, trois Irak » lieutenant-colonel Goya.

4 février 2015 3 04 /02 /février /2015 21:59
Les guerres préhistoriques, Lawrence H. keeley

On croyait que la guerre ne commençait qu’avec la civilisation. Lawrence H. Keeley estime qu’au contraire, la préhistoire connut des conflits aussi fréquents que meurtriers.

Sur quels éléments basez-vous votre affirmation que la guerre préhistorique ou, pour reprendre votre formule, « la guerre d’avant la civilisation » était plus destructrice, plus fréquente et plus violente que la guerre moderne ?


Tout autour du monde, les archéologues ont exhumé des ouvrages préhistoriques dont il est évident qu’ils avaient des vocations défensives. Sans compter les nombreux restes de victimes de conflits, et une multitude d’armes qui seraient de peu d’usage à la chasse – et donc devaient servir à tuer d’autres hommes. Les fortifications, ne pouvant être utiles qu’à des sédentaires, n’apparaissent évidemment qu’avec le Néolithique, cette période débutant il y a environ 12 000 ans, caractérisée par la domestication des plantes et des animaux : Proche-Orient, Chine, Mexique, Pérou dans un premier temps. Puis le phénomène s’étend progressivement au reste du monde

Keeley Lawrence H., Les Guerres préhistoriques (traduction de War before Civilization par Jocelyne de Pass et Jérôme Bodin), Éditions du Rocher, Paris, 2002, 354 p., bibl., index, cartes

Vincent Chamussy
 
Il en va de la guerre primitive et/ou préhistorique comme de beaucoup de domaines étudiés par les scientifiques : l’idée dominante est régulièrement contestée par une nouvelle mode qui tient le haut du pavé pendant une décennie ou deux, avant d’être elle-même remplacée par une nouvelle idée, ou par la première remise au goût du jour. La thèse assez généralement admise jusqu’au début des années 1990, selon laquelle les sociétés dites « primitives » ou « préhistoriques » étaient pacifiques, est désormais battue en brèche par une série d’études et de publications dont les auteurs adoptent tous un point de vue « néo-hobbesien » selon lequel ces sociétés n’étaient pas moins violentes et guerrières que nos sociétés modernes1.

2Les découvertes de charniers contenant de nombreuses victimes de massacres comme celui de Djebel Sahaba en Nubie égyptienne, qui remonte à la fin du Paléolithique, ou ceux d’Offnet et de Talheim en Allemagne, ou encore de Fontbrégoua en France du sud-est, qui datent du Néolithique, ont contribué à répandre cette idée. La période « pré-Contact » des États-Unis n’est pas en reste avec les traces de massacre de Norris Farm, Illinois central (xiiie siècle), ou de Crew Creek, Dakota du Sud (xive siècle). Si, à l’appui de cette thèse, les monographies relatives à une période précise ou à une région déterminée sont nombreuses (en général l’Europe mésolithique et néolithique et l’Ouest américain), les études synthétiques sont plus rares. War before Civilization, paru en 1996 et qui a connu un grand succès aux États-Unis et en Angleterre, vient combler cette lacune. Son auteur, Lawrence Keeley, professeur d’anthropologie à Chicago, a fouillé des sites néolithiques en Belgique ainsi que des sites d’Indiens sédentaires « pré-Contact » sur la côte nord-ouest des États-Unis. L’intérêt, suscité par l’ouvrage original ainsi que la vigueur avec laquelle l’auteur y défendait sa position, justifiait largement qu’il fût traduit en français.

3Quelques erreurs d’impression (p. 271, note 38, lire « Ferguson 1984a et b » au lieu de « 1922a et b » ; même erreur note 39) et de traduction (p. 202, on trouve « pilleurs » au lieu de « pillards » ; p. 249, « anthropologiste » au lieu de « anthropologue » ; à la page 196, il convient de comprendre que la population des Maricopa est passée de trois mille à quatre cents âmes, et non à quatre mille âmes, ce qui rend le texte incompréhensible) ne gâtent pas vraiment l’intérêt du volume. On regrettera cependant que le lecteur francophone soit privé, sans doute pour des raisons d’économie, des illustrations photographiques car ces clichés se rapportent directement au texte. Le plus parlant d’entre eux, qui représente une scène de bataille chez les Danis de Nouvelle-Zélande, est heureusement repris dans le livre de Guilaine et Zamit (planche 3).

4Disons d’abord que le titre pose un problème, aussi bien dans sa version anglaise que dans sa traduction. En effet, l’auteur a de l’histoire, et donc de la préhistoire, une conception restrictive, la première naissant seulement à ses yeux avec l’apparition de l’écriture. « Before Civilization » renvoie aux « sociétés primitives » qu’il définit comme les sociétés « d’avant l’écriture », ou « sociétés prélettrées » ou encore « pré-étatiques ». C’est là une position que les américanistes accepteront difficilement, d’autant plus que Keeley ne considère comme véritable État, parmi les sociétés précolombiennes, que les Aztèques. On pourra également lui reprocher de ne pas définir clairement ce qu’il entend par « guerre primitive », ce qui l’amène à assimiler automatiquement les guerres tribales préhistoriques et celles relevées par l’ethnographie. Par ailleurs, la quasi-totalité des sociétés « préhistoriques » qu’il étudie sont des sociétés agricoles, donc déjà parvenues à un certain degré de complexité sociale. Les références aux chasseurs-cueilleurs, elles, sont pratiquement absentes, ce qui est très limitatif, puisque précisément les positions « hobbesienne » ou « rousseauiste » sur le thème se réfèrent à ces dernières. Pour les chasseurs-cueilleurs, l’auteur pose, il est vrai, le problème de la difficulté de prouver la présence ou l’absence de guerre, faute des deux principaux témoins matériels de son existence (fortifications et sépultures). « Absence de preuve n’est pas preuve de l’absence » et, inversement, on ne peut pas en déduire, comme le fait Keeley, que la guerre existait.

5La thèse principale de l’ouvrage est que la guerre dans les sociétés primitives était plus fréquente, plus destructrice et plus violente que la guerre moderne, que l’homicide était largement pratiqué : « tous les témoignages confirment la pratique de l’homicide depuis l’apparition de l’homme moderne et les traces de l’activité guerrière sont archéologiquement décelables partout depuis dix mille ans » (p. 115). Au passage, est rejetée la thèse de Ferguson selon laquelle les massacres dans les sociétés primitives seraient dus au contact avec les Européens ou d’autres civilisations. Entre le mythe de l’âge d’or et celui du progrès perpétuel, entre les néo-rousseauistes et les néo-hobbesiens, l’auteur choisit donc clairement son camp.

6Keeley commence par critiquer fermement la position de deux polémologues nord-américains des années 1950, Quincy Wright et Harry Turney-High, selon lesquels la guerre primitive était un aimable jeu, un passe-temps peu dangereux. Remarquons que l’auteur s’est facilité la critique en prenant pour cibles des auteurs aussi extrémistes et en omettant de passer en revue les œuvres d’anthropologues comme Service, Cohen, Sahlins, surtout Carneiro et Hass, pourtant adeptes d’un « passé pacifié », du moins chez les chasseurs-cueilleurs. Il est vrai que les recherches de ces derniers étaient axées sur le passage des sociétés de chasseurs-cueilleurs aux sociétés complexes alors que, comme nous l’avons vu, l’auteur évoque à peine les premières. Sa critique est dure aussi pour les préhistoriens : « les préhistoriens n’ont cessé « d’angéliser » le passé humain », par action ou par omission ; « l’implication est évidente : le phénomène « guerre » est inconnu ou insignifiant avant l’apparition de la civilisation » (p. 45). D’après Keeley, les archéologues, ingénus, sont tombés dans le piège des anthropologues idéalistes et néo-rousseauistes (p. 49). Cependant, sa démonstration a le mérite de rejeter tout évolutionnisme néo-darwinien en posant que « les peuples primitifs et préhistoriques étaient aussi intelligents, aussi moralement ambigus et aussi complexes psychologiquement que [les peuples modernes] » (p. 250), ce qui n’est pas tout à fait la position des anthropologues néo-évolutionnistes cités plus haut.

  •  

7Pour défendre sa position, l’auteur met en avant divers critères (fréquence de l’activité guerrière, taux de mobilisation, taux d’attrition2, taux de morts par combat, taux de morts annuels par type de sociétés), en prenant surtout ses exemples dans les guerres modernes (les deux guerres mondiales, celle du Vietnam, etc.), ethnologiques (dans toutes les parties du monde) et historiques (Grèce, Rome, guerres napoléoniennes, etc.). Le premier intérêt de l’étude tient sans doute à l’imposant travail de compilation de la documentation utilisée, aux très nombreuses données chiffrées, aux statistiques que l’auteur a réussi à rassembler ou à construire et à présenter sous forme de graphiques clairs, mais aussi à la justesse de la plupart des arguments avancés. La somme de connaissances réunies est encyclopédique, et on ressort convaincu, si on ne l’était pas déjà, que, un peu partout dans le monde et au moins depuis le Néolithique, la violence et la guerre ont fait partie du quotidien des peuples et que, en matière de raffinement dans la cruauté, notre époque moderne n’a rien inventé. Le passage le plus fort de sa démonstration est évidemment celui où il s’appuie sur ses propres données de fouille. Mais on est déjà au Néolithique et les populations concernées sont toutes agricoles.

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8D’où viennent finalement l’agacement et le sentiment diffus d’insatisfaction que l’on éprouve à la lecture de l’ouvrage ? D’abord peut-être du fait que l’on reste un peu sur sa faim en ce qui concerne les causes de la guerre. L’auteur démontre certes que la guerre a existé de tous temps, au moins depuis la sédentarisation, mais il demeure flou sur les raisons de la violence : les causes véritables semblent éludées, et Keeley ne prend pas partie entre les diverses théories qui existent sur ce point3. Qu’est-ce qui explique le mieux l’existence des « chiens de guerre » (p. 54) et autres « pommes pourries » (p. 193) ? Des facteurs d’ordre sociologique et biologique ou bien d’ordre économique ? Keeley ne choisit pas vraiment, même si la cause économique semble souvent avoir sa faveur : « les motifs et les objectifs de la guerre des États et des non-États sont substantiellement les mêmes et [...] les raisons économiques prédominent dans les deux catégories » écrit-il (p. 177). Cependant, il met aussi en avant des raisons d’ordre biologique et sociologique comme le prouve cet extrait : « l’état de guerre n’est pas une dénégation de la capacité de l’être humain à coopérer socialement mais l’expression la plus destructrice de cette capacité » (p. 234). Ce serait donc la capacité innée de l’homme à coopérer socialement, sa sociabilité dans ses excès, qui imposerait l’agressivité et la guerre... Pour reprendre la comparaison de l’auteur, ce n’est pas notre « hardware », c’est la façon dont nous sommes « programmés » qui nous impose notre conduite, ce qu’il appelle le « stimulus social et environnemental ». C’est un peu revenir au débat entre culture et nature, ou entre acquis et inné, et aux positions antagonistes de Leroi-Gourhan et de Clastres. On ne peut pas vraiment dire que ce livre nous fasse progresser dans ce débat ; on reste dans l’anecdotique ; des digressions fréquentes nuisent au fil du raisonnement, et le flou des arguments ne permet pas d’aller plus loin dans la recherche des racines profondes de la violence et de la guerre.

  •  

9Par ailleurs, l’usage immodéré de comparaisons entre sociétés ou populations peu ou non comparables finit par nuire à la crédibilité de l’ouvrage. Qu’on en juge par ces quelques exemples. Dès l’introduction (p. 14), l’auteur compare le pourcentage de morts violentes dans un village préhistorique californien qu’il a fouillé et celui des Américains et des Européens pendant tout le xxe siècle... Comment également comparer (p. 60 et note 10, p. 272) les taux de mortalité de la guerre du Vietnam (Américains et Vietnamiens réunis) et les taux d’homicides chez les Gebisi, une société de 450 personnes vivant dans les basses terres du Centre-Sud de la Nouvelle Guinée ? Et cela culmine avec l’affirmation de la page 148 : « 100 millions d’êtres humains sont morts des conséquences multiples et variées liées à la guerre [...] au cours du xxe siècle. Ce chiffre est vingt fois inférieur4 aux pertes qu’aurait subies la population du monde si ce dernier était encore organisé en bandes, tribus et chefferies ». Enfin, et dans le même ordre d’idées, la généralisation sur laquelle Keeley appuie tout son raisonnement – « à de très rares exceptions près, l’écrasante majorité des sociétés humaines connues (90 à 95%) se sont livrées à cette activité [la guerre] » (p. 57) – n’est-elle pas trop rapide ? Sous la plume de l’auteur, l’expression « sociétés humaines connues » se réfère, il faut le rappeler, aux sociétés historiques et ethnologiques et aux rares sociétés préhistoriques pour lesquelles des témoins matériels prouvent qu’elles ont pratiqué la guerre. Est ainsi laissée de côté l’immense majorité des sociétés préhistoriques.

10L’ouvrage se termine sur un vibrant plaidoyer en faveur d’un « plus » de civilisation, mais il est entaché par des réflexions moralisantes hors de propos et parfois ingénues, comme celle de proposer « de traiter nos partenaires commerciaux les plus proches avec des égards particuliers » pour éviter les conflits (p. 262) !

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Notes

1 Voir en particulier l’excellent livre de Jean Guilaine et Jean Zammit, 2001, Le sentier de la guerre, ou le point de vue, déjà plus ancien, de Pierre Clastres, Archéologie de la violence. La guerre dans les sociétés primitives. Du côté nord-américain on pourrait citer, par exemple, George Millner et al., « Warfare in Late Prehistoric West Central Illinois », American Antiquity, 56 (4), 1991, pp. 581-603.
2 Par « taux d’attrition » il faut entendre le rapport du nombre de personnes tuées ou blessées au nombre total de combattants.
3 Hass définit bien dans l’introduction de The Anthropology of War (1990), les trois écoles de pensée : matérialiste/écologique, représentée par B. Ferguson, R. Carneiro et lui-même, bioculturelle défendue par N. Chagnon et R. Dyson-Hudson, historique enfin avec C. Robarcheck, T. Gibson, T. Gregor et N. Whitehead.
4 Souligné dans le texte.
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Pour citer cet article

Référence papier

Vincent Chamussy, « Keeley Lawrence H., Les Guerres préhistoriques (traduction de War before Civilization par Jocelyne de Pass et Jérôme Bodin), Éditions du Rocher, Paris, 2002, 354 p., bibl., index, cartes », Journal de la société des américanistes, 89-1 | 2003, 236-240.

Référence électronique

Vincent Chamussy, « Keeley Lawrence H., Les Guerres préhistoriques (traduction de War before Civilization par Jocelyne de Pass et Jérôme Bodin), Éditions du Rocher, Paris, 2002, 354 p., bibl., index, cartes », Journal de la société des américanistes [En ligne], 89-1 | 2003, mis en ligne le 17 novembre 2005, consulté le 04 avril 2017. URL : http://jsa.revues.org/926

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Auteur

Vincent Chamussy

Doctorant, Université de Paris I